Il y a dans le chapitre 7 de l’évangile de Marc un détail que beaucoup de lecteurs passent rapidement sans mesurer toute sa portée. Ce détail ne vient pas de Jésus lui-même. Il ne vient pas de ses disciples. Il vient de ses adversaires.
Ce sont les Pharisiens et les scribes qui observent de l’extérieur quelque chose de précis dans le comportement des disciples de Jésus et qui en font le reproche. Et ce qu’ils observent est révélateur d’une réalité que peu de croyants ont pleinement intégrée.
Marc 7:5 dit : les Pharisiens et les scribes lui demandèrent pourquoi tes disciples ne marchent pas selon la TRADITION des anciens mais prennent leur repas avec des mains impures.
Ce verset est extraordinaire parce qu’il contient le témoignage involontaire d’un observateur extérieur et hostile. Les Pharisiens ne cherchent pas à féliciter les disciples. Ils les accusent. Mais en les accusant ils révèlent malgré eux quelque chose d’essentiel sur leur identité. Les disciples de Jésus sont identifiables de l’extérieur par leur rupture avec la tradition. Pas par leur conformité à elle.
Et c’est précisément ce que mon étude veut développer depuis le texte grec original et dans toute sa profondeur pour le croyant d’aujourd’hui.
Le mot grec παράδοσις (paradosis) : ce que la tradition signifie vraiment
Le mot grec utilisé dans Marc 7:5 pour tradition est παράδοσις, paradosis, Strong G3862. Il vient du verbe παραδίδωμι, paradidômi, qui signifie transmettre de main en main, remettre, livrer, passer de génération en génération.
La paradosis est donc ce qui a été transmis, ce qui a été remis par les anciens aux générations suivantes, ce qui a été reçu non pas de l’Écriture elle-même mais de la chaîne de transmission humaine qui s’est construite autour d’elle et parfois à côté d’elle.
Ce mot n’est pas nécessairement négatif en lui-même. Paul lui-même utilise le même mot en 1 Corinthiens 11:2 quand il félicite les Corinthiens de garder les traditions telles qu’il les leur a transmises. Et en 2 Thessaloniciens 2:15 il dit tenez ferme et gardez les traditions que vous avez reçues soit par parole soit par notre lettre. La paradosis des apôtres fondée sur la Parole de Dieu est précieuse et doit être gardée.
Mais dans Marc 7:5 ce n’est pas la paradosis apostolique dont il s’agit. C’est la παράδοσις τῶν πρεσβυτέρων, paradosis tôn presbuterôn, la tradition des anciens. La tradition des anciens c’est la Torah orale, l’ensemble des interprétations, des prescriptions et des pratiques que les rabbins avaient développées autour de la Torah écrite pour en assurer l’application pratique dans tous les détails de la vie quotidienne. Ces traditions s’étaient multipliées au point de former un système aussi contraignant que la Parole de Dieu elle-même, voire plus contraignant par endroits.
Et c’est précisément cette tradition là, humaine dans son origine, humaine dans son développement et humaine dans son autorité, que les Pharisiens reprochent aux disciples de Jésus de ne pas respecter.
La distinction fondamentale est donc celle-ci. Il y a ce que Dieu a dit et commandé dans sa Parole. Et il y a ce que les hommes ont dit et transmis autour de cette Parole, à côté d’elle, parfois à sa place. Le disciple authentique de Christ reconnaît l’une et refuse l’autre quand les deux entrent en contradiction.
Ce que les Pharisiens révèlent sans le vouloir
Le verset 5 de Marc 7 est un témoignage involontaire d’une valeur extraordinaire pour comprendre ce que c’est qu’être disciple de Christ.
Les Pharisiens et les scribes sont des observateurs extérieurs professionnels. C’est leur métier de surveiller la conformité aux prescriptions religieuses. Et ce qu’ils observent chez les disciples de Jésus les scandalise suffisamment pour en faire le reproche public à Jésus lui-même.
Ils disent pourquoi tes disciples ne marchent pas selon la tradition des anciens. Le verbe περιπατοῦσιν, peripatousin, marchent, est le même verbe que Paul utilise pour décrire la marche chrétienne selon l’Esprit en Romains 8:4 et Éphésiens 4:1. Marcher selon la tradition c’est orienter toute sa vie selon ce système de prescriptions humaines. Et les disciples de Jésus ne le font pas.
Ce refus est identifiable de l’extérieur. Il est visible. Il est observable. Et il distingue les disciples des autres pratiquants religieux de leur époque.
Et c’est précisément cette visibilité de la rupture qui dérange les Pharisiens. Car si les disciples de Jésus ne marchent pas selon la tradition des anciens cela signifie que leur maître leur a enseigné autre chose. Que leur référence n’est pas la chaîne de transmission humaine mais quelque chose d’autre. Et ce quelque chose d’autre c’est la Parole de Dieu telle que Jésus l’enseigne dans sa plénitude et son exigence originale.
La réponse de Jésus : le cœur loin de moi
La réponse de Jésus aux versets 6 à 8 est d’une radicalité saisissante. Il ne défend pas ses disciples sur le fond de l’accusation. Il ne dit pas que la tradition n’est pas importante. Il va directement au cœur du problème avec une citation prophétique d’Ésaïe qui était vieille de sept siècles.
Marc 7:6-8 dit : Jésus leur répondit c’est avec raison qu’Ésaïe a prophétisé de vous hypocrites ainsi qu’il est écrit ce peuple m’honore des lèvres mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils m’honorent en enseignant des doctrines qui sont des commandements d’hommes. Vous mettez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes.
La citation vient d’Ésaïe 29:13 et elle pose le diagnostic précis de la maladie spirituelle de la tradition religieuse. Ce peuple m’honore des lèvres mais son cœur est loin de moi. La tradition religieuse produit une religion des lèvres. Une conformité extérieure et vocale qui ne correspond pas à une transformation intérieure réelle. On sait ce qu’il faut dire. On sait comment il faut se comporter en public. On connaît les formules, les pratiques, les prescriptions. Mais le cœur est loin.
Et Jésus dit c’est en vain qu’ils m’honorent en enseignant des doctrines qui sont des commandements d’hommes. Le mot grec μάτην, matèn, en vain, est brutal dans sa précision. Le culte fondé sur la tradition humaine est vain. Il ne produit rien de réel devant Dieu. Il est une dépense d’énergie religieuse sans aucun retour spirituel réel parce que son fondement est humain et non divin.
La tradition religieuse ne produit pas la proximité avec Dieu. Elle produit son apparence. Elle remplit le vide que devrait occuper la Parole de Dieu par des prescriptions humaines qui semblent pieuses mais qui ne touchent pas le cœur.
L’exemple concret du Corban : comment la tradition annule la Parole
Jésus ne se contente pas d’un diagnostic général. Il donne un exemple précis et documenté de comment la tradition des anciens annulait concrètement un commandement explicite de Dieu.
Marc 7:10-13 dit : Moïse a dit honore ton père et ta mère et celui qui maudit son père ou sa mère sera puni de mort. Mais vous dites que si quelqu’un dit à son père ou à sa mère ce dont tu pourrais me demander de t’assister est Corban c’est-à-dire une offrande à Dieu, vous ne le laissez plus rien faire pour son père ou sa mère et vous annulez ainsi la Parole de Dieu par votre tradition que vous avez établie.
La pratique du Corban permettait à quelqu’un de déclarer ses biens comme consacrés à Dieu, קָרְבָּן, qorban en hébreu, ce qui l’exemptait légalement de l’obligation d’assister financièrement ses parents âgés. C’était une astuce juridique rabbinique qui permettait de contourner le cinquième commandement tout en ayant l’apparence d’une dévotion religieuse supérieure.
Et Jésus dit clairement au verset 13 : vous annulez la Parole de Dieu, ἀκυροῦντες τὸν λόγον τοῦ θεοῦ, akurountes ton logon tou theou, par votre tradition que vous avez établie. Le verbe ἀκυροῦντες, akurountes, annuler, rendre sans force, invalider, est un terme juridique qui désigne l’invalidation d’un contrat ou d’une loi. La tradition des anciens invalidait légalement le commandement de Dieu.
C’est la démonstration concrète et irréfutable du mécanisme de la tradition religieuse. Elle ne supprime pas la Parole de Dieu frontalement. Elle construit autour d’elle un système de prescriptions humaines qui permettent de la contourner tout en gardant les apparences de la piété.
Les traditions contemporaines qui annulent les commandements de Dieu
Ce que Jésus décrit dans Marc 7 n’est pas un phénomène limité au judaïsme du premier siècle. C’est le mécanisme universel et permanent de la tradition religieuse dans toutes ses formes. Et le christianisme contemporain en offre de nombreux exemples que le croyant fidèle doit être capable d’identifier.
La tradition du dimanche comme jour de culte est peut-être l’exemple le plus direct et le plus documenté. Le quatrième commandement dit souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier. Six jours tu travailleras, mais le septième jour est le sabbat de l’Éternel ton Dieu selon Exode 20:8-10. Et la papauté catholique elle-même reconnaît dans ses catéchismes officiels avoir changé le sabbat du samedi au dimanche sur la base de son autorité ecclésiastique. Ce changement est une paradosis anthrôpôn, une tradition des hommes, qui a annulé un commandement explicite de Dieu exactement comme le Corban annulait le cinquième commandement.
La tradition du baptême des nourrissons est un autre exemple. Le baptême biblique est une immersion de l’adulte croyant qui a confessé sa foi selon Matthieu 28:19, Actes 2:38 et Romains 6:3-4. Le baptême des nourrissons est une tradition ecclésiastique développée à partir du troisième siècle qui n’a aucun fondement dans les textes apostoliques et qui a remplacé le baptême biblique dans une grande partie du christianisme.
La tradition de la doctrine secondaire que nous avons développée dans une publication précédente est un autre exemple. La grande commission commande d’enseigner tout ce que Christ a commandé selon Matthieu 28:19-20. Réduire la doctrine à une question secondaire est une paradosis anthrôpôn qui annule ce commandement explicite de Jésus lui-même.
Et la tradition du salut sans repentance précise, sans définition du péché par la loi selon 1 Jean 3:4, sans sanctification selon les commandements selon Romains 8:4, est une paradosis anthrôpôn qui a remplacé l’évangile complet par un évangile allégé et confortable qui laisse le croyant sans transformation réelle.
Ce que Jésus établit comme principe absolu
Le verset 8 pose le principe absolu dans toute sa clarté. Vous mettez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes. C’est le choix que toute tradition religieuse force ses pratiquants à faire tôt ou tard. Quand la tradition entre en contradiction avec le commandement de Dieu il faut choisir entre les deux. On ne peut pas les deux simultanément.
Et Jésus dit au verset 9 avec une ironie mordante : vous annulez fort bien le commandement de Dieu pour garder votre tradition. L’ironie est intentionnelle. Vous faites cela fort bien, καλῶς, kalôs, brillamment, avec une efficacité remarquable. C’est une condamnation formulée sous la forme d’un compliment.
Pourquoi les vrais disciples de Christ s’en dissocient
Les disciples de Jésus dans Marc 7 ne rompent pas avec la tradition par négligence ou par ignorance. Ils la rompent parce qu’ils ont reçu un enseignement qui les a repositionnés sur la Parole de Dieu comme seule autorité pour leur marche. Jésus leur a enseigné que ce n’est pas ce qui entre dans l’homme qui le souille mais ce qui sort de son cœur selon le verset 20. Il leur a enseigné à regarder non pas les prescriptions extérieures et humaines mais la transformation intérieure réelle produite par la Parole de Dieu.
Et cette rupture avec la tradition est visible de l’extérieur. Elle est observable. Elle distingue les disciples des pratiquants religieux traditionnels. Elle provoque des questions comme celle des Pharisiens pourquoi tes disciples ne marchent pas selon la tradition. Et ces questions sont des occasions d’enseignement sur la différence entre la Parole de Dieu et la tradition des hommes.
Le vrai disciple de Christ n’est pas identifiable par sa conformité à la tradition religieuse. Il est identifiable par sa fidélité à la Parole de Dieu et par sa rupture visible avec tout ce que les hommes ont ajouté, soustrait ou substitué à cette Parole. Et cette rupture, comme pour les disciples de Jésus au premier siècle, sera observée, notée et reprochée par ceux qui ont fait de la tradition leur fondation.
La conclusion que ce texte pose à chaque croyant
Marc 7 pose à chaque croyant une question directe et personnelle. Quelle est ma référence ? Est-ce la Parole de Dieu dans toute sa plénitude et toute son exigence originale ? Ou est-ce la tradition transmise par les anciens, l’Église, la dénomination, la famille, la culture religieuse dans laquelle j’ai grandi ?
Cette question n’est pas une question de critique envers les anciens ou de mépris pour ceux qui ont transmis la foi. C’est une question de loyauté ultime. Quand la tradition entre en contradiction avec le commandement de Dieu lequel des deux aura le dernier mot dans ma vie ?
La réponse du disciple authentique de Christ est celle que les disciples de Marc 7 ont donnée sans même avoir à l’articuler. Par leur comportement visible et observable ils avaient dit la Parole de Dieu a le dernier mot. La tradition des anciens cède devant le commandement de l’Éternel.
Et c’est précisément cette posture que 2 Timothée 3:16-17 fonde dans sa profondeur : toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice afin que l’homme de Dieu soit accompli et propre à toute bonne œuvre.
L’Écriture seule. Pas l’Écriture plus la tradition. L’Écriture seule comme règle de foi et de pratique. C’est le principe que les Réformateurs ont appelé Sola Scriptura. Et c’est le principe que les disciples de Jésus vivaient déjà dans Marc 7 avant que les Réformateurs lui donnent un nom.
Disciples et TRADITION cela ne marche pas. Non pas parce que la tradition est toujours mauvaise en elle-même. Mais parce que quand elle entre en contradiction avec le commandement de Dieu elle doit céder. Toujours. Sans exception. Et c’est cette posture radicale de fidélité à la Parole contre toute tradition humaine qui est la marque du vrai disciple de Christ visible de l’extérieur et reconnaissable même par ses adversaires.
Serge le prédicateur t’encourage




