Beaucoup lisent ce verset et restent perplexes. La violence, dans notre langage d’aujourd’hui, évoque l’agressivité, la brutalité, la destruction. Comment un tel mot peut-il décrire la posture de ceux qui entrent dans le Royaume de Dieu ?
C’est parce que nos traductions françaises ne rendent pas pleinement la richesse des mots originaux. Retournons aux sources.
LE TEXTE GREC ET SES TROIS MOTS-CLÉS
Voici ce que dit Matthieu 11,12 en grec original :
« ἀπὸ δὲ τῶν ἡμερῶν Ἰωάννου… ἡ βασιλεία τῶν οὐρανῶν βιάζεται, καὶ βιασταί ἁρπάζουσιν αὐτήν.»
Trois mots portent tout le sens de ce verset.
Le premier est βιάζεται (biazetai), du verbe βιάζω (biazō), dont la racine est βία (bia). Ce mot ne désigne pas la violence destructrice que nous connaissons. Il désigne une force d’impulsion intense, un élan puissant et irrésistible.
Ce verbe peut être lu à la voix passive, le Royaume est avancé avec puissance, ou à la voix moyenne, le Royaume s’avance avec force. Les deux lectures sont possibles et débattues par les exégètes, mais dans les deux cas, l’idée est celle d’une puissance dynamique, non d’une brutalité.
Le deuxième mot est βιασταί (biastai), substantif pluriel de la même racine. Ce ne sont pas des violents au sens destructeur du terme. Ce sont des hommes d’un élan intense, des hommes déterminés qui ne reculent devant aucun obstacle, qui avancent avec une ardeur que rien n’arrête.
Le troisième mot est ἁρπάζουσιν (harpazousin), du verbe ἁρπάζω, qui signifie saisir, s’emparer de, arracher. C’est le même verbe utilisé en 2 Corinthiens 12,2 pour décrire le ravissement de Paul jusqu’au troisième ciel.
Ce n’est pas un arrachement agressif. C’est une saisie active, fervente, déterminée des réalités spirituelles et des promesses de Dieu.
L’HÉBREU – LE VERBE פָּרַץ (PARATZ)
Dans la version hébraïque de Matthieu, connue sous le nom de texte de Shem Tov, le mot utilisé pour traduire les « violents » est פּוֹרְצִים (portzim), pluriel du participe du verbe פָּרַץ (paratz).
Ce verbe signifie briser une brèche, percer à travers un obstacle, s’élancer en franchissant une barrière. Ce n’est pas détruire, c’est percer.
C’est la même racine que le nom propre פֶּרֶץ (Pérets), fils de Juda, dont le nom fut donné parce qu’il fit une brèche au moment de sa naissance, Genèse 38,29. C’est aussi la même racine que le mot פָּרָצָה (paratsah), qui désigne une brèche dans un mur, une frontière franchie.
L’image est celle d’un homme qui fait face à un mur et qui ne s’arrête pas devant lui, qui perce, qui avance, qui franchit.
LE PARALLÈLE ÉCLAIRANT DE LUC 16,16
Luc formule la même vérité en des termes qui confirment notre lecture : « La loi et les prophètes ont subsisté jusqu’à Jean, depuis lors le Royaume de Dieu est annoncé, et chacun use de violence pour y entrer. »
Ici le sens est limpide. Chacun s’y presse avec ardeur, chacun force son entrée. Il ne s’agit pas d’une attaque contre le Royaume, mais d’une ruée vers lui. D’un désir si intense qu’il ressemble à celui d’un homme qui enfonce une porte pour atteindre ce qui l’attend de l’autre côté.
LA POSTURE SPIRITUELLE DU VRAI « VIOLENT »
Nous comprenons maintenant que le « violent » de Matthieu 11,12 n’est pas un agresseur. C’est un croyant caractérisé par une posture spirituelle précise.
C’est l’homme qui cherche Dieu avec une intensité totale, sans demi-mesure. C’est celui qui ne se laisse arrêter ni par la persécution, ni par le découragement, ni par les obstacles de la vie.
C’est celui qui saisit les promesses divines avec foi et persévérance, comme Jacob qui dit à l’Éternel : « Je ne te laisserai pas aller que tu ne m’aies béni. » Genèse 32,27. C’est celui qui avance comme le poretz hébreu, celui qui perce la brèche, qui ne recule pas devant le mur.
C’est aussi celui dont parle Jésus dans la parabole de la veuve et du juge inique, en Luc 18,1-8, qui priait sans se lasser jusqu’à obtenir justice. Et c’est celui que Jésus décrit en Matthieu 7,7-8 : « Demandez et l’on vous donnera, cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit, celui qui cherche trouve, et l’on ouvre à celui qui frappe. »
Frapper à une porte sans se lasser jusqu’à ce qu’elle s’ouvre, voilà la violence du Royaume.
L’OPPOSÉ DU VIOLENT, C’EST LE TIÈDE
Si le βιαστής est l’homme d’un élan ardent et irrésistible, alors son contraire n’est pas l’homme pacifique mais l’homme tiède, celui qui attend passivement, celui qui s’accommode du monde, celui qui ne presse pas sa marche vers Dieu.
L’Apocalypse 3,15-16 est sévère à l’égard de cette tiédeur : « Je connais tes œuvres. Tu n’es ni froid ni bouillant. Que n’es-tu froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. »
Ce que Jésus appelle violence dans le Royaume, c’est exactement ce que l’Apocalypse appelle être bouillant. Une ferveur qui ne connaît pas de compromis.
CE QUE JÉSUS NOUS DIT VRAIMENT
Jésus prononce ces paroles dans un contexte précis. Il vient de parler de Jean-Baptiste, le plus grand des prophètes nés de femme, Matthieu 11,11. Jean a été l’annonciateur du Royaume. Et depuis Jean, le Royaume avance avec puissance, et des hommes d’une ardeur totale s’en emparent.
C’est une invitation claire à sortir de la passivité spirituelle. Le Royaume de Dieu n’est pas pour ceux qui attendent confortablement.
Il est pour ceux qui le cherchent avec tout leur être, qui fracturent leurs propres résistances intérieures, qui percent à travers les obstacles extérieurs, qui saisissent les promesses de Dieu avec les deux mains et ne les lâchent plus.
Ce n’est pas une invitation à la brutalité charnelle.
C’est une invitation à une vie spirituelle intense, persévérante, passionnée, entièrement consacrée à Dieu et à son Royaume.
Que Dieu nous accorde cette grâce d’être des פּוֹרְצִים, des hommes et des femmes qui percent la brèche, qui avancent sans se lasser, qui saisissent le Royaume avec une foi ardente et une détermination inébranlable.
Serge le prédicateur t’encourage ![]()




