Il existe dans la tradition chrétienne une conviction si profondément ancrée qu’elle est rarement remise en question. La conviction que Jésus-Christ est ressuscité le dimanche matin.
Elle structure la liturgie dominicale de millions d’Églises depuis des siècles. Elle justifie le culte du premier jour de la semaine. Et elle repose en grande partie sur une lecture de Matthieu 28:1 que plusieurs des plus grands traducteurs protestants de l’histoire n’ont pas partagée.
Car quand on ouvre ce verset dans les traductions les plus fidèles au grec original et les plus anciennes de la tradition protestante française, quelque chose d’inattendu apparaît. Le texte ne dit pas que les femmes sont allées au tombeau le dimanche matin. Il dit qu’elles y sont allées le samedi soir.
Et si le tombeau était déjà vide à ce moment-là, la résurrection a eu lieu avant leur arrivée. C’est-à-dire pendant le sabbat lui-même.
Le texte grec original : une double précision temporelle
Le texte grec de Matthieu 28:1 dans les manuscrits originaux dit : Ὀψὲ δὲ σαββάτων, τῇ ἐπιφωσκούσῃ εἰς μίαν σαββάτων, ἦλθεν Μαριὰμ ἡ Μαγδαληνὴ καὶ ἡ ἄλλη Μαρία θεωρῆσαι τὸν τάφον.
Translittération : Opsè dè sabbatôn, tè epiphôskousè eis mian sabbatôn, èlthen Mariam hè Magdalènè kai hè allè Maria theôrèsai ton taphon.
Traduction mot à mot : or tard du sabbat, au moment poindant vers le premier des sabbats, vint Marie la Magdaléenne et l’autre Marie pour voir le tombeau.
Ce verset contient deux précisions temporelles simultanées que la plupart des traductions modernes effacent en harmonisant avec Marc, Luc et Jean. Mais ces deux précisions sont là, dans le texte grec, et elles disent quelque chose de précis que les grands traducteurs protestants ont entendu.
Premier mot clé : Ὀψέ (opsè) – tard, le soir
Le mot grec ὀψέ est un adverbe dont le sens premier et naturel est tard, le soir, à la fin du jour. C’est exactement ce sens qu’il a dans ses deux autres occurrences dans le Nouveau Testament.
Marc 11:19 dit ὀψὲ ἐγένετο, le soir étant venu. Marc 13:35 dit ἢ ὀψὲ ἢ μεσονυκτίου, ou le soir ou à minuit. Dans les deux cas le mot signifie le soir sans aucune ambiguïté.
En Matthieu 28:1 ce même adverbe est suivi du génitif σαββάτων, du sabbat. La construction dit donc tard du sabbat, à la fin du sabbat, le soir du sabbat. Et c’est précisément ce que les plus grands traducteurs protestants francophones ont lu.
Deuxième mot clé : ἐπιφωσκούσῃ (epiphôskousè) – au crépuscule, au moment où le jour commence à luire
Ce verbe grec est extrêmement rare. Il n’apparaît que deux fois dans tout le Nouveau Testament. Et sa deuxième occurrence est en Luc 23:54 où il dit : c’était le jour de la Préparation et le sabbat commençait à poindre, σάββατον ἐπέφωσκεν.
Or en Luc 23:54 il est parfaitement clair que cet événement se produit le vendredi au coucher du soleil, juste avant l’entrée du sabbat hebdomadaire. Le verbe ἐπιφωσκούσῃ ne désigne pas ici l’aube astronomique. Il désigne l’inauguration rituelle d’un nouveau jour selon le calendrier hébraïque, c’est-à-dire le coucher du soleil.
Si le même verbe désigne le coucher du soleil en Luc 23:54, il doit avoir le même sens en Matthieu 28:1. Et dans ce cas ἐπιφωσκούσῃ εἰς μίαν σαββάτων signifie au moment où le premier jour de la semaine commence à poindre selon le calendrier hébraïque, c’est-à-dire au coucher du soleil du samedi. Ce n’est pas le dimanche matin. C’est le samedi soir.
La version Martin 1744 : la traduction la plus explicite de toute la tradition protestante française
La Bible de David Martin publiée en 1744 est l’une des plus anciennes et des plus respectées traductions protestantes françaises. Elle précède Darby d’un siècle et demi. Et voici comment elle traduit Matthieu 28:1 :
Or au soir du Sabbat, au jour qui devait luire pour le premier de la semaine, Marie-Madeleine, et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre.
Au soir du Sabbat. David Martin ne dit pas après le sabbat. Il ne dit pas le lendemain matin. Il dit au soir du Sabbat. Ce qui correspond exactement au coucher du soleil du samedi, c’est-à-dire à ce que nous appelons aujourd’hui le samedi soir.
C’est la traduction la plus directe et la plus explicite de toutes les versions françaises historiques sur ce verset. Et elle confirme sans ambiguïté que les femmes sont allées au tombeau le samedi soir, pendant que le sabbat s’achevait et que le premier jour commençait selon le calendrier hébraïque.
La version Ostervald : même confirmation
La version d’Ostervald, autre grande référence protestante francophone, traduit ainsi : or comme le sabbat finissait et que le premier jour de la semaine commençait à luire, Marie-Magdelaine et l’autre Marie vinrent pour voir le sépulcre.
Comme le sabbat finissait. Pendant que le sabbat s’achevait. Pas après le sabbat. Pas le lendemain matin. Pendant la fin du sabbat, c’est-à-dire au coucher du soleil du samedi.
La version Darby : la même réalité exprimée avec la même précision
La version Darby que nous connaissons bien dit : or, sur le tard, le jour du sabbat, au crépuscule du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre.
Sur le tard, le jour du sabbat. Au crépuscule du premier jour de la semaine. Darby conserve la double précision temporelle du grec et traduit ἐπιφωσκούσῃ par crépuscule, terme qui en français désigne naturellement la transition entre le jour et la nuit, c’est-à-dire le coucher du soleil.
La convergence des grandes traductions historiques
Ce qui est remarquable c’est que Martin, Ostervald, Darby, la King James anglaise de 1611 qui dit in the end of the sabbath, la Tyndale de 1525 qui dit the Sabbath day at even, la Coverdale de 1535 qui dit upon the evening of the Sabbath, toutes ces grandes traductions protestantes historiques convergent vers la même lecture. Les femmes sont allées au tombeau le samedi soir, pendant que le sabbat finissait selon le calendrier hébraïque.
C’est uniquement à partir du vingtième siècle que les versions modernes comme la Louis Segond, la Nouvelle Bible Segond, la Bible en Français Courant et la Bible de Jérusalem ont harmonisé ce verset avec Marc, Luc et Jean en traduisant après le sabbat, à l’aube du premier jour de la semaine.
Ce faisant elles ont effacé la double précision temporelle que Matthieu avait délibérément insérée dans son texte.
Le calendrier hébraïque : la clé de compréhension
Pour comprendre ce que Matthieu dit exactement il faut comprendre comment les Hébreux comptaient les jours. Genèse 1:5 pose le principe fondateur : il y eut un soir et il y eut un matin, un premier jour. Le soir précède le matin. La nuit précède le jour. Chaque nouveau jour biblique commence au coucher du soleil.
Lévitique 23:32 le confirme explicitement pour le sabbat : dès le soir du neuvième jour du mois jusqu’au soir suivant, vous célébrerez votre sabbat. De soir à soir. Du coucher du soleil au coucher du soleil.
Donc dans le calendrier hébraïque, le premier jour de la semaine, qui correspond à notre dimanche, commence au coucher du soleil du samedi. Ce que nous appelons le samedi soir est pour les Hébreux le début du premier jour de la semaine.
Et c’est précisément ce que Matthieu dit avec une précision extraordinaire. Sur le tard du sabbat, au moment où le premier jour de la semaine commence à poindre. C’est-à-dire au coucher du soleil du samedi, qui est simultanément la fin du sabbat selon notre décompte et le début du premier jour selon le décompte hébraïque.
Ce que cela révèle sur le moment de la résurrection
Les femmes arrivent au tombeau au coucher du soleil du samedi, pendant que le sabbat s’achève et que le premier jour commence. Et le tombeau est déjà vide. Christ est déjà ressuscité. Il n’est pas là.
Cela place nécessairement la résurrection avant le coucher du soleil du samedi. C’est-à-dire pendant le sabbat lui-même. Pas le dimanche matin. Pendant le septième jour, le jour que Dieu a sanctifié dès la création selon Genèse 2:2-3.
Et cela correspond exactement au signe de Jonas que Jésus lui-même a posé en Matthieu 12:40 : de même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre du grand poisson, de même le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre. Trois jours et trois nuits complets.
Ce qui, combiné avec la mort le mercredi après-midi selon Jean 19:31 et le sabbat annuel du jeudi, donne un décompte parfait jusqu’à la résurrection le samedi en fin d’après-midi.
Ce que la Bible Annotée reconnaît elle-même
Même la Bible Annotée, qui défend la lecture traditionnelle du dimanche matin, reconnaît dans ses notes sur Matthieu 28:1 qu’il faut considérer ὀψέ comme un adverbe et traduire sur le tard dans la journée du sabbat ou comme le sabbat finissait.
Et elle ajoute que quelques commentateurs ont vu dans cette expression la désignation du moment où le sabbat passé on allumait les lumières dans les maisons et ont pensé que Matthieu plaçait toute la scène de la résurrection dans la soirée du samedi.
Ce commentaire est remarquable parce qu’il admet lui-même que la lecture crépusculaire est défendable grammaticalement. Et il reconnaît que le résultat de cette lecture place toute la scène dans la soirée du samedi.
Ce que Matthieu 28:1 révèle en définitive est d’une clarté que les plus grands traducteurs protestants de l’histoire avaient parfaitement comprise. Les femmes sont allées au tombeau le samedi soir, pendant que le sabbat finissait.
Le tombeau était déjà vide. La résurrection avait eu lieu pendant le sabbat. Et c’est le sabbat, le septième jour sanctifié par Dieu depuis la création, qui est le jour de la victoire de Christ sur la mort. Pas le dimanche matin.
Serge le prédicateur t’encourage





Une réponse
Bonjour le révérend Serge, j’aimerai avoir vos livres car vous m’inspirer beaucoup